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samedi 15 février 2014

Les miroirs de Jess


La nouvelle livrée d'Artus Films ne fera que conforter les détracteurs de Jess Franco
Même au meilleur de sa forme, au plus près de son inspiration, il reste ce réalisateur à la caméra instable, méprisant les raccords classiques, adepte du montage moelleux, voire langoureux. On imagine bien les écoles de cinéma l'utiliser comme un mauvais exemple, sans chercher à y voir la marque de ce qu'on appellerait ailleurs un style. 
Pourtant, à travers trois exemples de films au départ très différents (un érotique, un espionnage "pop" et un projet plus intimiste aux frontières du fantastique) le réalisateur ne cesse de creuser son sillon, improvisant sur des thèmes imposés, éclusés, en bon jazzman du cinéma qu'il est.


S'il peut sembler évident de voir Jess Franco s'emparer des écrits du Marquis de Sade, Les Inassouvies est un peu décevant. La Philosophie dans le boudoir a beau contenir le schéma élémentaire d'une partie de sa filmographie (un couple éduque/pervertit une vierge innocente), on lui préférera par exemple aisément La Comtesse perverse voire Plaisir à trois, (tous deux déjà parus chez Artus), le réalisateur semblant paradoxalement manquer d'inspiration, notamment dans les scènes censées être les plus chaudes. Malgré ses séquences d'orgies vaguement sataniques, ou le fouet et les mises à mort vont bon train, on ne frissonne guère que lors des apparitions de Christopher Lee qui déclame du Sade en anglais avec une classe inaltérable...


La surprise est au rendez-vous en revanche avec Sumuru, la cité sans hommes qui lorgne joyeusement du côté des fumetti (le film sort un an après Danger : Diabolik !) et s'illustre comme un petit manuel du cinéma d'exploitation. Jess Franco utilise avec un bonheur visible les décors naturels brésiliens, intégrant un folklore bon enfant (le carnaval, les masques...) tout en se déchainant sur un autre de ses fantasmes récurrent : l'île aux femmes.

 La vénéneuse Sumuru, à la tête d'une armée d'amazones bottées mais court vêtues, fait ici face à un héros un peu fade mais aussi à un troisième personnage : une crapule maniérée, un grigou à la fois sadique et choqué par la violence, incarné avec une dérision ostensible par un George Sanders en fin de carrière, mais pas encore à bout de souffle.
Le téléphone rose, version 69
Ce n'est pas la moindre surprise de cette production inhabituellement riche dans la carrière de Jess Franco qui, comme à son habitude laisse régulièrement l'intrigue s'évaporer pour s'attarder sur les cadres et les corps. Les scènes d'action sont ainsi tout sauf violentes, le sadisme et les frictions s'exprimant plus facilement par les zooms et les angles audacieux que par le jeu et les pirouettes des acteurs.


 Le gros morceau de cette triplette est sans conteste Le Miroir Obscène, proposé ici dans une "édition collector" vraiment digne d’intérêt qui permet d'éclairer une partie du mystère Franco. En 73, le réalisateur a enfin la possibilité de réaliser ce projet qui lui tient à cœur depuis longtemps. Le Miroir obscène est apparemment issu d'un travail antérieur avec Jean-Claude Carrière, ce que semble confirmer le récit et l'atmosphère du film qui rappellent immanquablement l'univers que le scénariste a développé avec Luis Bunuel.Un père strict et fou de sa fille, Anna, ne supporte pas l'idée qu'elle se marie et se pend dans sa demeure. La jeune fille quitte alors l'île sur laquelle ils vivaient isolés pour mener une existence urbaine et diluée de pianiste de jazz. Dès lors, quand un homme la convoite de trop près, elle est systématiquement assaillie de visions meurtrières renvoyées par un miroir...
Si pour une fois on sacrifie au récit détaillé de l'intrigue, c'est que celle-ci inspire à Jess Franco un film étrange et dérangeant, où se mêlent inceste, fascination morbide et expérimentations diverses, à ranger parmi ses œuvres les plus audacieuses, pas très loin du mythique et mystique Vampyros Lesbos. Étirant les scènes à leur extrême limite (notamment une séquence musicale de 5 minutes où la caméra se promène sur les musiciens en jam session, sans jamais se soucier des raccords son/image), visiblement fasciné par le visage de son actrice principale et revenant sans cesse au masque grotesque du père suicidé à la langue pendante, Jess Franco instaure un climat fantastique et cauchemardesque, pourtant illuminé  par le soleil de Madère et le regard vert d'Emma Cohen. 


Ce labyrinthe des passions déjà vertigineux prend une dimension supplémentaire avec la version "française" du film, imposée par le producteur Robert de Nesle qui trouvait l'originale espagnole pas assez sexy et certainement trop expérimentale. En quelques jours de tournage, le réalisateur rajoute des scènes limite hard et détourne le scénario : Anna s'appelle désormais Annette et c'est sa sœur qui s'est donnée la mort. Le film perd pas mal en cohérence, surtout visuellement, mais se transforme miraculeusement en film de cul tout en gardant la patte de son auteur. Un cas d'école dans l'histoire tortueuse du cinéma d'exploitation dont cette édition DVD éclaire les règles : la capacité du réalisateur à s'acquitter de n'importe quelle contrainte en un temps records lui permettant en contrepartie de multiplier les projets et tenter tout ce qui lui passe par la tête.
Tant mieux au fond, si ce cinéma-là reste incompatible avec la cinéphilie classique. Ni mainstream, ni recommandable, il porte la marque des authentiques subversifs : Jess Franco est... Irrécupérable.

Les DVD :
Le Miroir obscène : intimiste et ambitieux
Les copies sont très bonnes, surtout vues à l'aune d'une production dont la préservation n'a jamais été sérieusement envisagée. Ainsi, Sumuru semble bizarrement retaillé sur le bas de l'image sans qu'on puisse savoir à quel moment ce recadrage a pu arriver. Ce détail mis à part, on découvre des version très propres, respectant les photos plutôt soignées des trois films.

Côté Bonus, outre la double version du Miroir évoquée plus haut, on retrouve par deux fois l'infatigable Alain Petit qui livre quelques infos essentielles pour remettre les films dans leur contexte, éclairant au passage les rapports particuliers entre Jess Franco et ses producteurs.
Quant au supplément de Sumuru, il est confié à Jean-François Rauger à qui l'on doit l'intronisation du réalisateur à la Cinémathèque Française. Son regard sur le travail du stakhanoviste espagnol est enthousiaste et passionnant.
Une courte interview du réalisateur disparu voici presque un an ajoute un supplément d'émotion à ce brelan de DVD dont l'amateur de cinéma bis se passera difficilement.  

mercredi 3 avril 2013

Jesús est mort

Au stakhanoviste fétichiste obsessionnel du cinéma. 
A ses muses Lina Romay, Soledad Miranda et les autres. 
La température vient de prendre 50° supplémentaires en enfer.


Jess Franco 1930 - 2013

lundi 10 décembre 2012

Le père Noël est un cochon


Manière de clôturer en beauté une année particulièrement faste, notre éditeur préféré aborde la saison des fêtes avec une hotte bien remplie : 4 films ouvrent une collection Jess Franco chez Artus Films qui risque de ravir les amateurs frustrés du stakhanoviste espagnol. 
Adulé, détesté ou ignoré, Jesus Franco, l'homme aux 200 films (dont trois en 2012, à 80 ans passés, selon Imdb) a dédié l'essentiel de sa filmographie, de sa vie, au cinéma d'exploitation, se pliant aux commandes de producteurs pingres et/ou fauchés, rarement scrupuleux, mais heureusement souvent peu regardant. Ce qui lui permit de développer ce que même ses détracteurs sont obligés d'appeler une œuvre. 
Obsédé pas seulement sexuel, fin connaisseur en cinéma, en littérature érotique et fantastique, en jazz, il a inventé son propre univers constitué de femmes exhibitionnistes et d'hommes voyeurs, de demeures étranges et d'extérieurs sauvages, où se croisent les figures perverses échappées du Marquis de Sade et les grands mythes du fantastique. Il a surtout inventé son propre langage cinématographique, refusant la grammaire classique, s'autorisant de grands balayages caressants, des zooms pénétrants, raffolant des contre-plongées au grand angle et des changements de focale dans le plan. 

Mais assez parlé technique, passons au menu ! Dans l'ordre chronologique, tout d'abord Venus in furs (1969) connu aussi sous le titre Paroxismus, considéré comme l'un des sommets de son œuvre, histoire de vengeance d'outre-tombe qui n'a pas grand-chose à voir avec le classique de Sacher Masoch, mais rappelle par certains côtés Vertigo d'Alfred Hitchcock. Puis Plaisir à trois et La Comtesse Perverse, tournés en même temps (Jess Franco étant le genre de type qui part avec une équipe, un scénario, un décor et revient avec deux films...), le premier étant librement inspiré du Marquis de Sade et le second carrément calqué sur Les Chasses du Comte Zaroff.Tous deux sortiront en 1974, sauf que La Comtesse Perverse, considéré à l'époque comme trop timide par rapport à l'arrivée du hard sera caviardé d'inserts plus explicites et deviendra Les Croqueuses. Enfin Célestine... Bonne à tout faire, sorti la même année, ressemble aux grandes heures du porno bourgeois français : un mélange de vaudeville et de cul sur le canevas du Journal d'une femme de chambre d'Octave Mirbeau, dans une ambiance et un décor marqués début du XXème siècle (policiers à moustaches, valet en gilets rayés, soubrettes en jupette noire et petit tablier blanc, culbute dans les foins ou sur lits à baldaquins, etc.)
Lina Romay et Howard Vernon, 14 ans avant La Lectrice de Michel Deville
Il serait fastidieux d'analyser les œuvres en détail, les avis étant généralement tranchés et résistants sur le cinéma de Jess Franco. Notons tout de même quelques particularités intéressantes, à commencer par l'ambiance très jazzy de Venus in furs, tout à fait logique quand on apprend dans les bonus que le film aurait été inspiré au réalisateur par une conversation avec le trompettiste Chet Baker à propos de la transe durant le solo de jazz. Légende ou réalité, le personnage principal est bien un trompettiste qui, de plus, fréquente une chanteuse, ce qui vaut de longs passages musicaux où l'on peut même apercevoir Jess Franco derrière un trombone ou un piano.
Dans La Comtesse Perverse on retrouve la maison dessinée par Ricardo Bofill devant laquelle Soledad Miranda descendait les marches dans She Killed in extasy (et celui-là, c'est quand que vous le sortez Artus ?). Cette fois on en découvre l'intérieur au cours d'une descente d'escalier tellement jolie que Jess nous la met deux fois dans le film.


Plaisir à trois contient un musée de statues humaines qui rappelle quelques grandes heures déviantes du cinéma (Le Moulin des supplices ou Spasmo) mais il offre aussi une prestation très ambiguë de Lina Romay en masochiste soumise et demeurée qui s'exprime essentiellement par des râles et des gémissements.

Quant à Célestine..., certainement le moins intéressant de ces quatre films avec son registre gaulois qui ne semble guère intéresser le réalisateur, il vaut tout de même le coup d’œil, encore une fois pour Lina Romay, pleine de vie, de sève, belle comme le jour, filmée amoureusement par un homme qui a compris qu'elle suffisait à sauver le projet... 

Les DVD :
Si l'on comprend très bien que rassembler ces films en coffret eut été un mauvais calcul pour l'éditeur, la grande cohérence éditoriale de ces quatre premiers titres constitue au final une somme très intéressante en ce qui concerne la mémoire du cinéma d'exploitation. Les copies sont toutes excellentes et les compressions très honorables. La question des versions audio ne se pose pas vraiment, le cinéma de Franco étant d'une part pots-synchronisé et d'autre part soumis à de multiples refontes selon les pays, un problème récurrent dans les circuits de l'exploitation.
Et c'est là que les bonus s’avèrent passionnants, fourmillant pour chaque film d'anecdotes et de révélations concernant aussi bien la genèse que la réalisation et la diffusion de ce cinéma. La Comtesse est éclairée par les lumières de Jean-François Rauger, responsable de l'hommage à Jess Franco à la Cinémathèque. Jean-Pierre Bouyxou,  légende de l'ombre du cinéma bis, se charge de Célestine... et raconte, avec une grande honnêteté critique, l'histoire du film vue de l'intérieur. Son débit hésitant est largement compensé par le vibrant hommage qu'il rend au grand amour qui unissait Jess Franco et Lina Romay, tristement disparue en février. Quand à Alain Petit, habitué des bonus d'Artus, il se charge de Venus in furs et surtout de Plaisir à 3, film pour lequel il est devenu un peu par hasard scénariste de Franco (à l'exception des dialogues orduriers des scènes de cul, qu'il n'a découvert qu'à la sortie du film...)
Vous l'aurez compris, si l'on se surprend parfois à bailler devant certaines séquences étirées ou répétitives des films, l'essentiel et de découvrir un réalisateur unique dans l'histoire du cinéma, un créateur fascinant, les suppléments justifiant à eux-seuls l'achat des DVD.
Et comme c'est fête, les amis d'Artus vous font un prix pour les 4 : de quoi pimenter à vil prix les longues et emmerdantes soirées familiales qui se profilent.

lundi 24 août 2009

Rencontre au sommet

Les bonus dvd sont rarement consistants. La plupart des interviews et autres "making of" consiste à évoquer l'ambiance de franche camaraderie qui régnait sur le tournage en signalant à quel point celui-ci était exceptionnel, garni des plus grands professionnels de la profession qui ont exécuté un travail proprement fabuleux...

Loin de cette langue de bois, le bonus qui accompagne Le Juge Sanglant (Bloody Judge) est un petit bijou hilarant. On y voit en alternance Christopher Lee et Jess Franco évoquer le film.
Christopher Lee s'attarde sur l'aspect historique du personnage de Jeffreys, juge intégriste et sadique qu'il défend avec un aplomb impressionnant : en gros, si "l'inquisiteur"George Jeffreys était si méchant, c'est parce que le pauvre bougre avait des calculs rénaux...
Jess Franco lui, raconte les exigences contradictoires d'une coproduction européenne, le plaisir qu'il a tiré de ce casting de choix, et les coupes sombres qui accompagnèrent la sortie du film dans tous les pays.

Mais le plus amusant est la confrontation des deux visions du film : Lee qui se défend de tout goût pour la perversion et se dit choqué par les scènes de sadisme qui ont été réalisées en son absence et montées après. Il affirme d'ailleurs n'avoir jamais vu le film mais "on" lui a raconté à quel point celui-ci est ignoble !
Jess, en revanche, déclame toute l'admiration qu'il a pour Lee mais souligne aussi avec une certaine gourmandise les libertés qu'il prit avec l'histoire au profit de son goût pour un cinéma digne de Sade. Il signale également qu'en sept collaborations avec Christopher Lee, c'est la seule fois où ils se sont un peu pris le bec,
Entre l'acteur conservateur anglais, réservé et moraliste, et l'anarchiste espagnol, compulsif et sans tabous, ce sont deux écoles opposées dont la rencontre fit des étincelles.

Voici un petit extrait de ce grand moment de l'histoire parallèle du cinéma. On y apprend (en v.o.) pourquoi Christopher Lee n'a plus fait de film fantastique pendant deux décennies...






Extrait du DVD inclus dans le coffret Jess Franco paru chez Opening