mardi 24 avril 2012

Un rétroviseur en or massif

L'objet est tombé un petit peu sans prévenir. Et il n'a pas encore fait tout le boucan qu'il devrait faire...
ROCKYRAMA n°1, énorme hybride de quelques 340 pages se situant dans une zone inconnue entre le livre, la revue de librairie et le fanzine de luxe. Un concentré de fétichisme, de l'aveu même de son rédacteur en chef, Johan Chiaramonte, porté par un amour déraisonné des années 80.
Pour avoir une idée de la culture mise en avant par l'équipe rédactionnelle, c'est très simple : il suffit de partir en page 290 et découvrir le top 10 des films de la décennie, établi et commenté par ce même rédac'chef  et Guillaume Baron, autre obsessionnel qui semble particulièrement impliqué dans la chose :


1 Piège de Cristal de John Mac Tiernan
2 L'Empire contre-attaque d'Irvin Kershner
3 Shining de Stanley Kubrick
4 Aliens, le retour de James Cameron
5 Blade Runner de Ridley Scott
6 Predator de John Mac Tiernan
7 Indiana Jones et le temple maudit de Steven Spielberg
8 Les Aventuriers de l'arche perdue de Steven Spielberg  
9 Terminator de James Cameron
10 Retour vers le futur de Robert Zemeckis

On l'aura compris au vu de cette liste : ce qui est célébré ici ce sont les années 80 de la testostérone, du merveilleux, du plein la gueule et de la pop culture. La revue de détail le confirme : ROCKYRAMA choisit la culture populaire. Tout l'underground, toute la contre-culture de l'époque est hors-sujet.


Une esthétique
D'emblée, avant de lire la première ligne, s'impose une évidence : la chose a de la gueule. La couverture assume le kitsch d'époque en mêlant le Stallone en cuir et lunettes de Cobra, le Kurt Russell version Plisken, l'incontournable De Lorean et deux ou trois autres marqueurs de la culture eighties.
Mais il faut vraiment ouvrir le volume (surtout si votre pourvoyeur de culture habituel le présente bêtement emballé dans un plastique transparent, à déchirer sans vergogne) pour se rendre compte du boulot exceptionnel fourni par les graphistes et maquettistes qui s'y sont attelés.
Photos de films de grandes tailles habilement retravaillées, graphismes colorés, originaux et soignés, et -idée géniale- une tripotée de publicités d'époques qui finissent par donner un charme fou et une cohérence inattendue : l'identité visuelle de ROCKYRAMA est son premier atout et réussit à célébrer une époque passée, tout en s'intégrant parfaitement dans le présent. C'est d'ailleurs un trait qui caractérise tout le volume.



Choix rédactionnels
Impossible ici de détailler les 40 articles qui font le sommaire gargantuesque de ROCKYRAMA, mais on peut distinguer quelques tendances. En gros, les articles se divisent en quatre catégories : 
- Ceux qui balayent une tendance, un style des années 80 à travers les objets qui le composent : la pop synthétique, la culture Métal, les films à sensations fortes, etc  
- Les portraits : John Hugues, Alan Moore et les Watchmen, Tom Cruise, Run DMC...
- Les interviews : Bob Gale, John Carpenter, Joel Silver...
- Les articles qui focalisent sur un film, un objet, une histoire : Le Superman II version Richard Donner qui n'est jamais sorti, Le survêtement Laser Adidas, Police Fédérale Los Angeles, ou encore l'accident de Michael Jackson sur le tournage du spot Pepsi  
Ces approches très variées amènent aussi des différences de styles et de niveaux de traitement. On sent d'emblée qu'on est loin de l'intellectualisation universitaire et plus proche de l'esprit fanzine, ce qui n'empêche pas, au contraire, quelques articles remarquables.
Le regard transversal de Jac sur "Les nouveaux barbares", qui part du Vietnam et arrive aux jouets Mattel pour mettre en perspective la décennie des biscottos turgescents est un régal. Très touchante aussi la défense de la musique Métal envers et contre tous par Guillaume Baron, même si on peut regretter un sempiternel et anachronique règlement de comptes avec le mouvement Punk.
Les pointures pointent !  Jérome Wybon fait ce qu'il fait de mieux : du Jérôme Wybon (oui, le Superman II sorti des oubliettes c'est lui) et Stéphane Moïssakis s'échappe de Mad Movies pour un article impeccable sur Cobra, mais aussi, un papier plus surprenant sur Eddy Murphy et son spectacle de stand up édité à l'époque en VHS.
Les interviews s'avèrent toutes passionnantes, avec une réserve sur celle de maître John Carpenter que nous n'avons pas lu pour raison technique (Seul dérapage sur les 340 pages : l'impression en bleu clair sur fond bleu foncé qui rend la lecture épuisante), mais aussi deux mentions particulières :
- Jack Hues, membre de Wang Chung qui composa entre autres la B.O. de Police Fédérale Los Angeles (To Live and die in L.A.). Parce que très peu de gens en France connaissent cette pierre angulaire des années 80
- Bob Gale, producteur (entre autres) de Retour vers le Futur, pour l’honnêteté et la pertinence de ses réponses.


ROCKYRAMA n'aurait pas pu exister dans les années 80
Avec la même subjectivité que l'équipe rédactionnelle, nous accorderons la palme à deux articles vraiment jouissifs :
Dans VHS after all ! Jac (encore lui) ne se contente pas de raviver la nostalgie des bandes magnétiques et de leurs jaquettes qui faisaient passer la pire daube pour le chef-d’œuvre de l'année. Il réussit, en 2 pages, à pointer ce qui s'est perdu en 30 ans de progrès techniques qui ont rendu tout disponible, à savoir : le désir.
Mais l'article le plus étonnant reste ce récit retrouvé d'une interview avortée de Menahem Golan (directeur avec son compère Globus de la Cannon, maison de production grande pourvoyeuse de films musclés et décérébrés des années 80.) Un trip intello-gonzo, narré à la première personne par un journaliste spécialiste du cinéma japonais qui ne sait ni ce qu'il fait là, ni comment s'en sortir. Ce reportage inédit, qui témoigne 30 ans plus tard de l'incompréhension totale qui séparait la critique et le cinéma d'exploitation, s'avère avec le recul assez émouvant. Trop beau pour être vrai, en fait...
Bien sûr, tout n'est pas du même niveau et l'on nourrira quelques regrets (un article sur John Hugues, certes attachant, mais tellement amoureux de son sujet qu'il n'ose pas y mettre les doigts... Encore plus frustrant quand on partage ce sentiment pour le réalisateur de Breakfast Club, récemment disparu !) Mais, au fond, ça n'a pas grande importance. Si certains articles balayent larges, abusent des superlatifs et évitent de se salir les doigts, c'est d'une part assumé dès l'édito qui annonce la couleur, mais aussi parce que ROCKYRAMA doit autant à l'héritage des fanzines qu'à la logique des blogs, des forums, des micro-niches culturelles qui se développent un peu partout, à la réappropriation constante des objets culturels.
L'adjectif galvaudé de "culte" prend ici tout son sens : ROCKYRAMA n'est pas un ouvrage de sociologie critique mais bien une célébration rendue par une équipe de fanatiques. Ce qui en fait, comme je le disais plus haut, un objet paradoxal : tourné vers le passé mais indiscutablement d'aujourd'hui.
Il y a fort à parier qu'il sera "culte" demain...



ROCKYRAMA est publié par Black Book Editions.Il coûte un peu moins de 30€ ce qui fait beaucoup d'un coup mais s'avère plutôt honnête quand on détaille la qualité d'édition, le poids de la chose et son caractère vraiment exceptionnel.  
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jeudi 19 avril 2012

Cavale insolite

Au risque de se répéter (et de résonner avec ce qui se dit ailleurs, par exemple chez les amis de The End) Artus Films s'affirme comme un des plus passionnants éditeurs de DVD à l'heure actuelle, alliant  gout de la découverte, soin de l'emballage (jolis visuels et suppléments pertinents) avec une politique tarifaire exemplaire. 
En atteste l'arrivée dans leur catalogue d'une nouvelle rareté atypique du cinéma policier. La première partie de L'Evadée s'inscrit dans la grande tradition du film noir avec un personnage légèrement à la dérive, Chuck Scott (incarné par Robert Cummings, déjà à l'honneur dans la dernière livraison d'Artus Films, le film noir post Révolution Française Le Livre noir) qui se fait engager par Eddie Roman, un caïd de la pègre, démiurge et sadique (Steve Cochran, émérite second couteau du cinéma policier) et tombe amoureux de la femme de celui-ci (Michèle Morgan dans sa courte carrière hollywoodienne, étonnamment crédible). 
Le schéma est connu mais, déjà, certains détails mettent la puce à l'oreille sur la singularité de cette série B. La séquence de manucure du caïd Eddie est d'une violence stupéfiante, non seulement pour l'époque, mais paraît encore assez malsaine, tant elle tranche avec les codes du cinéma contemporain. Sa soif de pouvoir est soulignée par un gadget automobile assez amusant au départ et finalement déterminant dans l'originalité du scénario. Notons, aux côtés de Steve Cochran, la présence d'un Peter Lorre coincé dans son personnage de second, veule et maladif, qui rappelle immanquablement sa prestation dans Arsenic et vieilles dentelles, tourné deux ans plus tôt.



Mais c'est à partir de la fuite des amants que le film prend toute son originalité et se place définitivement à la marge du genre. Il serait dommage de raconter les circonvolutions du scénario adapté de William Irish par le prolifique Philip Yordan (entre autres, encore Le Livre Noir d'Anthony Mann, mais aussi le chef d’œuvre de Nicholas Ray Johnny Guitar), d'autant plus qu'une mise en scène classique mais habilement découpée en fait un voyage purement cinématographique. Disons qu'à l'instar d'En quatrième vitesse de Robert Aldrich ou de l'hallucinant Dementia de John Parker (disponible chez Bach Films), L'Evadée sort des codes traditionnels pour explorer des zones non balisées du genre et aboutir à un objet difficile à identifier. Ce sera d'ailleurs l'un des derniers films pour le cinéma d'Arthur Ripley, réalisateur mais aussi, selon les périodes, scénariste, producteur ou chef opérateur, ayant démarré sa carrière dans le cinéma muet pour la finir à la télévision à la fin des années 50. Il reste de la matière à découvrir...

Le DVD :
A partir d'une copie plutôt bien conservée, un master de bonne facture respectant les nuances du noir et blanc, même si la définition est parfois un peu juste. Comme d'habitude chez Artus Films, en plus du film, quelques suppléments bienvenus dont un regard éclairé sur le film par le spécialiste français des déviances criminelles en tous genres : Stéphane Bourgoin. A cela s'ajoute un court-métrage français contemporain, L'héroïne, plus un  diaporama d'affiches et de superbes photos d'exploitations colorisées dont on aurait aimé voir tirer une ou deux cartes postales. Mais on ne voudrait pas abuser non plus...  

L'Evadée fait partie de la nouvelle livraison d'Artus Films annoncée pour le 2 mai, avec Le Tueur de Boston dont nous vous reparlerons bientôt ici-même.


mercredi 18 avril 2012

Le Phantom peut-il mourir ?

 
William Finley (1942 - 2012)

















              



Filmographie sélective :
Woton's Wake (Brian de Palma, 1962)
Murder à la mod (Brian de Palma, 1968)
The Wedding Party (Brian de Palma, 1969)
Dionysus (Brian de Palma, 1970 )
Sœurs de sang (Brian de Palma, 1973)
Phantom of the Paradise (Brian de Palma, 1974)
Le Crocodile de la mort (Tobe Hooper, 1977)
Furie (Brian de Palma, 1978) 
Massacre dans le train fantôme (Tobe Hooper, 1981)
Marquis de Sade (Tobe Hooper, 1995)
Le Dahlia noir (Brian de Palma, 2006)


mardi 17 avril 2012

L'homme à la moustache

En déboulant l'année dernière avec un numéro consacré à la reine du cul "rigolo" à l'italienne, Edwige Fenech, le fanzine Toutes les couleurs du bis a frappé un grand coup : numéro épuisé quasiment dès sa parution et pluie d'éloges chez les curieux de tous poils. Conçu à l'ancienne, adoptant le principe simple mais efficace d'un film = une page, Toutes les couleurs du bis semble déjà avoir pris ses marques pour un bail longue durée dans la joyeuse nébuleuse du fanzinat,
Voici le numéro 2 avec du flingue et des moustaches : 66 pages consacrées au roi du "vigilante movie"*, à l'homme qui a passé toute la fin de sa carrière a venger le viol et/ou le massacre de sa femme et/ou de sa fille : Charles Bronson !
Bon, on exagère un peu, Bronson est aussi un des Sept mercenaires, le roi des tunnels dans La Grande évasion, le héros d'Il était une fois dans l'Ouest, le troisième larron dans Propriété interdite et (qui s'en souvient) Igor, l'assistant de Vincent Price dans L'Homme au masque de cire.
Pour en savoir plus, passez chez Sin'Art, éditeur de la chose qui sort officiellement lundi 23 avril.     

* Vigilante movie : film avec des types plus ou moins moustachus mais sévèrement flingués qui pallient les défaillances d'une justice jugée trop permissive en exécutant des salauds au rictus nerveux et au cheveu gras, sans passer par la case procès..

samedi 14 avril 2012

Précieux documents


Allez-donc jeter un œil sur Retronaut, site qui collecte des milliers de photos (et quelques vidéos) avec une très jolie profession de foi (Traduit littéralement : "Le passé est un pays étranger, ceci est votre passeport").
Tout cet archivage est classé par thèmes et semble obéir à des critères de choix intelligents (en gros les photos sont rares, insolites, pertinentes ou tout simplement belles).
Évidemment, si on en parle ici c'est que la partie cinéma est fournie et absolument réjouissante. On y trouve pêle-mêle la reconstitution stroboscopique des déplacements d'Alfred Hitchcock sur le tournage de L'Ombre d'un doute, une séance de casting d'actrice par Nicholson pour son film Drive He Said plutôt décontractée, le concours de la plus belle femme-singe (voir ci-dessus) ou d'émouvants polaroid de Blade Runner (voir ci-dessous).
Mais aussi les vidéos de William Castle en train de tenter d'effrayer les spectateurs par les procédés les plus machiavéliques, ou un étonnant jeu avec Blow-Up dans lequel un split screen montre en parallèle la séquence d'origine et des plans d'aujourd'hui sur les lieux où a été tourné l'original, avec les mêmes cadrages, angles de prise de vue et mouvement de caméra... Enfin allez-y voir par vous-même : vous comprendrez mieux !


mercredi 11 avril 2012

Les objets du culte (2)

La saga Star Wars a ses fans, ses geeks, ses maniaques, elle est à l'origine du développement du "merchandising" du cinéma (c'est à dire vendre le plus de produits dérivés possibles à partir d'un film à succès : photos, figurines, tee-shirts, mugs, jeux, etc).
L'un des premiers produits dérivés est le livre. Nous ne parlons pas ici des romans ou enquêtes qui ont inspiré le film, mais bien de l'inverse, de romans conçus à partir du film, qu'on appelle "novélisations".


Le premier intérêt de L'Empire contre-attaque, rédigé par Donald F. Glut et paru en France aux Presses de la Cité dans la collection Rouge et Or en 1980,.est qu'il témoigne d'une époque. Couverture cartonnée, format intermédiaire entre grand livre et livre de poche, la version romancée du film est sortie dans une collection pour enfants existant depuis 1947, rachetée par Nathan en 1991, et dont une grand partie du catalogue a aujourd'hui disparu.

"Luc Skywalker avait quitté la base rebelle depuis de longues heures et il commençait à ressentir le poids de la fatigue et de la solitude. Jusqu'à présent, les missions de reconnaissance n'avaient révélé la présence d'aucune forme de vie intelligente sur la planète de Hoth où l'Alliance avait établi son avant-poste. Situation réconfortante du point de vue de la sécurité, mais difficile à supporter pour les hommes qui, comme Luc, patrouillaient seuls, jour après jour, à travers le désert uniformément blanc.
- Et en plus, ce fichu monde n'est qu'un gigantesque congélateur, tenta de plaisanter le jeune homme."

Ce début annonce la couleur : pas de la grande littérature mais un honnête travail d'écriture à partir du synopsis dans lequel, par exemple, la pensée du personnage remplace les idées visuelles.Au passage il en profite pour faire des vannes, tout seul, dans le froid, ce qui accentue certainement le fameux "poids de la solitude" évoqué quelques lignes plus haut.
L'auteur de la novélisation, Donald F. Glut, est un cas un peu particulier du cinéma, un touche à tout, assez proche dans l'esprit du producteur-réalisateur de films à sensation William Castle, avec qui il a d'ailleurs collaboré.Lui est acteur-scénariste-réalisateur-producteur. Il est né en 1944 et sa dernière réalisation date de 2008. On lui doit une trentaine de films derrière la caméra, une quarantaine de scénarios et une cinquantaine de rôles devant. Presque tout est inédit en France. Dommage ! On aimerait voir à quoi ressemblent Frankenstein meets Dracula, The teenage Frankenstein, Dinosaur Destroyer ou encore Superman Vs. The Gorilla Gang... 

Cliquez pour agrandir l'image et voir le nom francisé des robots
A l'époque dans le film (et donc dans le roman qui sort dans la foulée) Luke Skywalker s'appelait Luc, Han solo, se prénommait Yan, Darth Vader était Dark Vador et, surtout, Chewbacca s'appelait Chiktabba... 
Le livre compte 206 pages, est illustré de 24 photos hors-texte, couleurs et noir et blanc, la traduction est soignée : un produit honnête et de bonne facture, ce qui est loin d'être le cas de la majorité des novélisations.



Rareté : le bouquin se trouve en fouinant aux puces ou chez les bouquinistes. Surles sites d'occasion, il coute entre 1 et 24 €. ATTENTION : la réédition au Fleuve Noir n'est pas illustrée, il y a juste le texte, c'est naze...   

vendredi 6 avril 2012

Une pépite signée Anthony Mann

Si la réputation du réalisateur de Winchester 73 n'est plus à faire, il y a encore de la matière à découvrir. Anthony Mann est plutôt connu pour ses westerns et ses fils policiers, à juste titre : ils constituent la majeure partie de sa production. Cependant, comme beaucoup de réalisateurs engagés par les grands studios hollywoodiens, il a donné dans tous les genres et s'est débrouillé avec tout type de budgets. Le Livre Noir constitue à cet égard un modèle de mise en scène économe. 
Le film se passe à Paris, en 1794, sous le règne de la terreur, et compense des moyens relativement modestes par un fourmillement d'idées visuelles et scénaristiques qui nous plongent immédiatement dans l'ambiance tendue qui suivit la révolution française.
Robespierre se débarrasse de Danton, vise le pouvoir absolu et, pour cela, complote et compose avec les différents acteurs de la Convention. Le Livre Noir est son arme secrète : un carnet recensant les noms de tous ses potentiels rivaux et les preuves de "crimes" dont ils pourraient les accuser afin de se débarrasser d'eux. Il fait alors monter de Strasbourg un homme nommé Duval qu'il à l'intention de mettre sur la piste de son fameux carnet, officiellement disparu...

A la sortie du film, historiens et critiques se sont arrachés les cheveux sur les libertés prises avec la vérité historique, aussi bien  en ce qui concerne les aléas du scénario que le langage et les attitudes des personnages. Aujourd'hui encore, on peut lire ici et là quelques critiques énervées à propos de la relecture de l'Histoire de France par Hollywood, mais aussi envers les retournements de situations et rebondissements qui pullulent dans le film. La vieille garde des tenants du réalisme n'est toujours pas morte...
On s'en fout royalement ! Le Livre Noir n'est pas un documentaire sur l'après-Révolution et la grande Histoire ne fait pas le poids face à l'intensité dramatique. Déployant une étonnante galerie de personnages ambigus et fluctuants au sein d'une intrigue bourrée d'idées, le film tient un rythme haletant du début à la fin, un mélange d'aventures, de suspense, de violence et de cruauté, d'héroïsme et de traitrise, digne des grands feuilletons. Que nous importe alors d'entendre les fêtards du "Café des Morts-Vivants" (ça ne s'invente pas !) reprendre en cœur "Ah ca iwa, ça iwa, ça iwa, les awistocwates on les pendwa" avec ce désopilant accent de figurants américains tentant de passer pour des Français...
Le casting, sans star, est exemplaire : Robert Cummings, héros de Cinquième Colonne d'Hitchcock, assume le rôle principal avec des faux airs de Colin Firth, Arlene Dahl est d'une beauté à déclencher les révolutions, Richard Baseheart réussit un fascinant Robespierre après Il marchait la nuit, perle de la série B policière, cosignée par le même Anthony Mann un an avant
Et c'est pareil pour la mise en scène : les ombres menaçantes de Robespierre grandissant sur les murs, une main qui surgit dans le cadre pour étrangler un personnage, deux hommes perdus dans une bibliothèque de livres noirs, jeux de miroirs, de regards... Il y a de quoi alimenter quelques dizaines de travaux universitaires si l'on détaille l'inventivité des décors, les choix audacieux de cadres et d'angles de prises de vues, l'éblouissant travail de John Alton sur le noir et blanc, l'ombre et la lumière... 
On peut aussi se contenter de souligner ce plaisir primaire de spectateur : 1h25 d'aventures et d'émotions, pleines de surprises et sans temps mort. Évidemment, c'est chez Artus Films...

Le DVD :
Encore une fois, la copie porte les stigmates de son grand âge, mais un transfert très honorable respecte le format et surtout le travail du chef op' dont la contribution est plus-que-jamais essentielle à la réussite du film.
Une seule réserve, sur la bande-son dont le souffle a été nettoyé au Karcher, ce qui donne aux voix un rendu métallique un peu désagréable. Malheureusement, il semble que la pratique soit extrêmement répandue dans l'édition DVD et ce, quel que soit les moyens de l'éditeur (Cf: Le Corbeau chez StudioCanal).. 
Dommage : le souffle c'est la vie...  
Côté bonus, 20 minutes avec le réalisateur Jean-Claude Missiaen qui rend un vibrant hommage à l'un de ses maîtres. Auteur d'un des tous premiers ouvrages sur Anthony Mann paru en France, devenu plus tard ami avec le réalisateur américain, il détaille les spécificités et les qualités du film et, au-delà, de son œuvre et de sa mise en scène.
On retrouve également quelques bandes-annonces, ainsi qu'une galerie d'affiches d'époque qui confirme que Le Livre Noir a bien été traité comme un film noir, non seulement par la réalisation, mais aussi par la distribution, au point d'escamoter parfois son aspect historique (voir affiche ci-dessous)






















jeudi 5 avril 2012

Un paradoxe de spectateur



Toujours à la poursuite d'un retard irrattrapable, le magazine Mad Movies n'a pas encore placé son numéro d'avril en kiosques. Profitons-en pour revenir sur le numéro de mars, non pas pour en louer le très recommandable contenu (une belle tirade sur Bellflower et une interview de Joel Schumacher qui s'avère passionnante) mais pour évoquer in extremis le DVD Mad du mois qui nous plonge dans des abîmes de perplexité.
D'un côté, on ne remerciera.jamais assez la revue et l'éditeur Filmedia d'avoir enfin sorti le film en version originale sous-titrée en français, vu qu'Angoisse n'existait pour l'instant qu'à l'étranger, à moins que, comme moi, vous chérissiez votre vieille VHS avec sa VF pourrie, faute de mieux.
De l'autre, cette sortie est absurde...




C'est un secret de polichinelle mais ATTENTION SPOILER !!! quand-même : le film de Bigas Luna commence comme un slasher crapoteux et dérangeant à souhait. Puis, à la vingtième minute,quand le spectateur est bien plongé dans les obsessions fétichistes du collecteur d'yeux, la caméra descend dans la salle de ciné : nous découvrons alors que nous regardons un film dans le film. que des personnages sont eux-mêmes spectateurs et regardent depuis le début la même chose que nous. C'est alors qu'un tueur dans la salle de cinéma imite celui du film qu'ils regardent.

Inutile de revenir sur cette idée géniale et sur le talent avec lequel Bigas Luna conduit son affaire.
Mais pour avoir vu Angustia à sa sortie dans une salle pleine, un après-midi de "fête du cinéma",  je suis convaincu que dans ce cas précis aucun dispositif de projection domestique, aussi performant soit-il, ne peut être à la hauteur. Ils étaient nombreux, ce jour-là, à regarder par-dessus leurs épaules pour être bien sûr que ce qui se passait dans le film n'était pas en train d'arriver dans la vraie vie. Je le sais : j'étais assis au fond et tout le monde me regardait d'un sale œil...
La consommation des films est évidemment en train de changer, mais certaines œuvres ne sont tout simplement pas adaptables à ces nouvelles habitudes. Bien entendu, tout ceci ne m'a pas empêché d'acheter le magazine avec le DVD et de garder ma vieille VHS. Mais je me demande encore comment retrouver, et surtout faire partager, ces sensations du spectateur qui s'agitait sur son siège et regardait son voisin avec méfiance, dans la grande salle du Royal à Montpellier, au printemps 1989.

mardi 3 avril 2012

Les objets du culte (1)

Puces, vide-greniers et dépôts-ventes, traque sur les sites d'objets d'occasion, greniers de mamies et malles des Indes : cette nouvelle rubrique extirpe livres, affiches, photos, VHS, figurines... tout objet de plaisir qui gravite autour des films et du cinéma.

THE FILM CLASSICS LIBRARY : PSYCHO  Edited By Richard J. Anobile
En 1974, aux États-Unis, Richard J. Anobile, un fou de cinéma qui deviendra directeur de producteur quelques années plus tard, lance une collection de livres dont chaque volume est consacré à un film. Sans analyse, ni commentaire à l'exception d'une rapide introduction de deux pages, l'ouvrage est constitué de photogrammes directement tirés du film et recomposés en pages..Plus de 1 300 images, parfois accompagnées des dialogues du film, respectant scrupuleusement le déroulé séquentiel : un photo-roman complet de 250 pages.
Quelques scans permettent de se faire une idée de la chose. J'ai volontairement occulté le meurtre sous la douche, par ailleurs abondamment illustré dans le Hitchcock/Truffaut paru chez Ramsay. De toute façon chaque page vaut le coup d’œil.















 

 


 
La collection n'a pas duré longtemps, elle recèle tout de même quelques titres essentiels : Frankenstein, Casablanca, Le Faucon Maltais, La Chevauchée Fantastique.


Rareté : 
Difficile à trouver en France, PSYCHO est proposé en import des États-Unis pour moins d'un dollar... plus les frais de port.

    

lundi 2 avril 2012

Joe Dante pense à tout

A l'origine ce devait être un petit article dans le numéro 6 mais l'abondance rédactionnelle l'a fait sauter...

Voici toute l'histoire :
En 1990, sort Gremlins 2, la nouvelle génération, suite des métamorphoses du Mogwaï, encore plus loufoque que l'original, qui charge allègrement le capitalisme et le cynisme commercial.
Durant une séquence d'anthologie, les Gremlins prennent le pouvoir sur la ville puis carrément sur le film que nous sommes en train de regarder (extrait 1).
Un an plus tard, pour la sortie en VHS du film (et malgré l'échec en salles) Joe Dante pousse le professionnalisme et l'amour de son public jusqu'au bout : conscient que l'effet "Gremlins derrière l'écran" n'a plus aucun sens lorsqu'on regarde le film dans son salon, il réalise une variante spéciale magnétoscopes  (Extrait 2). Variante qui, à notre connaissance, n'a bizarrement été reprise sur aucune édition DVD*.

Extrait 1 : Gremlins 2 version cinéma
video

Extrait 2 : Gremlins 2 en VHS


Ce post est tout spécialement dédié à nos camarades des éditions Rouge Profond, qui ont publié Joe Dante, L'art du je(u) de Frank Lafond, et de TORSO qui ont consacré leur dernier numéro à Joe Dante.

* En fait la séquence est visible en bonus caché sur le DVD, c'est Frank Lafond lui-même qui nous a apporté l'info : on ne la fait pas à un spécialiste !